L'Art de manger, rites et traditions en Afrique, Insulinde et Océanie

 

 
Les exigences du ventre traduisent des codes économiques, sociaux et culturels. Ces derniers, comme le souligne Christiane Falgayrettes-Leveau dans son avant-propos, déterminent en grande partie, la fonction et l'esthétique des objets attachés aux besoins de se nourrir au quotidien ou lors de cérémonies.
Il revient à Anne van Cutsem-Vanderstraete, historienne de l'art, de sensibiliser le lecteur à l'étendue des savoir-faire (les modes de production des aliments, les façons de cuisiner...) et à la diversité des pratiques rituelles qui les accompagnent. L'auteur montre qu'au-delà des différences culturelles les oeuvres produites d'un continent à l'autre traduisent des préoccupations communes dans la réalisation des objets qui subliment le fait d'ingérer des aliments.
Le texte d'Alain-Michel Boyer, anthropologue, qui traite plus particulièrement des actes religieux des Baule, des Dan, des Senufo et de quelques peuples apparentés de Côte d'Ivoire, met l'accent sur la notion de réciprocité : les humains procurent aux êtres de l'autre monde de la nourriture et reçoivent en retour leurs bienfaits. Les objets deviennent dès lors des relais de la médiation spirituelle.
C'est plus précisément la complémentarité des sens qui retient l'attention d'Henry John Drewal, historien de l'art. Ainsi, chez les Yoruba (Nigeria) toucher et oindre les accessoires rituels, sentir ces offrandes contribueraient à nourrir les orisa, divinités dont la protection est nécessaire. 
Portant principalement sur les cultures bangwa, bamileke, mafa (Cameroun) et fang (Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale), la contribution deViviane Baeke, anthropologue, est menée à la manière d'une enquête. Les textes de missionnaires, d'ethnologues, et de voyageurs éclairent les codes qui déterminent l'utilisation des réceptacles et des statuettes dans la ritualisation du manger et du boire. 
Les pratiques magico-religieuses ont été combattues par les occupants venus d'Occident. Leur regard a contribué à imposer des images qui prétendaient révéler des actes « barbares » comme le cannibalisme. « Pourquoi manger l'autre ? »Georges Guille-Escuret, anthropologue, fournit ici des éléments de réponse qui bousculent les idées reçues et montrent combien les fondements, et donc les pratiques, de l'anthropophagie se vivent différemment au sein même de l'Afrique, de l'Insulinde et de l'Océanie.
L'hospitalité constitue tant aux Philippines, en Indonésie que dans le Pacifique Sud, le cadre dans lequel s'inscrivent les règles de l'art de manger et donc des échanges avec autrui. À cet égard, la contribution de Gilles Bounoure, érudite mais facilement accessible au lecteur curieux, fournit l'essentiel de ce qu'il est nécessaire de savoir pour pénétrer dans des cultures relativement complexes pour les Occidentaux. Historien de l'art, l'auteur s'appuie sur une documentation impressionnante – sans oublier d'évoquer les mythes et légendes – pour nous faire comprendre comment les actes (la notion de ritualité est presque toujours présente quels que soient les contextes) déterminent la réalisation d'objets et vice-versa. De nombreuses pièces aux fonctions diverses sont par ailleurs activement attachées aux pratiques perpétuées par les mangeurs d'hommes. Les habitants de l'Afrique subsaharienne, de l'Insulinde et du Pacifique Sud ont largement puisé dans leur environnement naturel pour façonner les accessoires dont ils avaient besoin. Or, les produits et les terres elles-mêmes sont de plus en plus menacés. 
À cet égard, l'Afrique subsaharienne est, de toutes les parties du monde, la plus touchée par la pauvreté. L'analyse claire de Marcel Mazoyer, ingénieur agronome humainement engagé, présente la diversité des systèmes de cultures et d'élevage, mettant en lumière les savoir-faire locaux africains pour une production locale. L'accès à l'alimentation est aujourd'hui une préoccupation majeure pour toute la planète.
Gerty Dambury, écrivain originaire de la Guadeloupe, fait surgir des souvenirs où la nourriture révèle un riche héritage culturel. Le style de l'auteur allie poésie et narration documentée pour évoquer à travers les gestes et les paroles de Cléa, officiante de la cuisine, des figures essentielles : l'Amérindien, le premier occupant des terres, plantant manioc et patates douces ; l'esclave venu d'Afrique travaillant sur les plantations accaparées par les « maîtres » blancs ; puis les familles venues d'Inde ayant apporté leurs traditions et leurs rituels qui se sont ajoutés ou ont remplacé ceux qui existaient déjà.
L'ouvrage se clôt par des oeuvres de Julien Vignikin, présentées par Christiane Falgayrettes-Leveau. L'univers de l'artiste franco-béninois est hanté, entre autres, par la problématique de la malbouffe. Peintures et installations nous renvoient à une globalisation de l'alimentation et nous rappellent nos dépendances.