Etats d'urgence, André BRINK

€18.50

Etats d'urgence
André Brink
Michel Courtois-Fourcy
Notes pour une histoire d'amour

Présentation de l'éditeur

Dans un pays où a été proclamé l'état d'urgence, où les trois-quarts de la population sont privés des droits les plus élémentaires, où l'on ne peut ni se déplacer ni s'exprimer comme on le souhaite, où la liberté reste un mot et rien de plus - peut-on encore aimer, mener une existence d'homme, une existence de femme comme les autres ? Peut-on encore créer, trouver dans l'art ce que le quotidien vous refuse ? Mais l'amour, mais la création ne sont-ils pas eux aussi des domaines, des territoires où l'on vit en état d'urgence ?
Le héros du nouveau roman d'André Brink est un écrivain qui, dans l'Afrique du Sud d'aujourd'hui, tente d'écrire un roman d'amour. Il va au fil des pages nous faire partager ses désirs et ses angoisses et cristalliser autour de ses héros, Philip Malan, le brillant professeur d'université et Mélissa, la trop jolie étudiante, ses rêves les plus secrets.
C'est le roman dans le roman que nous fait découvrir André Brink. C'est au coeur même de la création qu'il nous conduit dans un éblouissant jeu de miroirs brisés dont les reflets se répercutent à l'infini. Peut-il y avoir une issue heureuse à l'histoire de Philip et de Mélissa ? Les amants peuvent-ils s'aimer, l'écrivain peut-il écrire là où la liberté n'existe pas ?
On retrouvera dans ce roman la langue somptueuse d'André Brink, les personnages de passion qu'il sait créer mieux que personne, sur fond d'émeutes et de drames qui sont le lot de l'Afrique du Sud au jour le jour.
André Brink est né en Afrique du Sud en 1935. Il est professeur de littérature contemporaine à Rhodes University. Toute son oeuvre est publiée en France aux Editions Stock. Rappelons qu'un de ses romans, Une saison blanche et sèche, a été couronné par le prix Médicis étranger en 1980.

 

Parution : 1988
410 pages
Format : 140 x 225 mm
EAN : 9782234021143
Prix: 18.50 €
 
A propos d'Etats d'urgence, lisez ci-dessous la chronique de Marie-Denise Grangenois (16 mars 2015)

États d'urgence est probablement le livre qui dévoile le mieux le rapport d'André Brink au monde et à la littérature. L'auteur nous en fait la confession en posant en épigraphe une citation d'Athol Fugard1,« Le seul lieu sûr dans ce monde est à l'intérieur d'une fiction », et en choisissant des modes de narration et de mise en texte singuliers.

Le sous-titre retenu pour ce roman est déroutant : « Notes pour une histoire d'amour ».
Quels liens entretiennent en effet l'amour et l'état d'urgence dans lequel se trouve l'Afrique du Sud au moment où André Brink entame l'écriture de ce texte ?
La réponse semble contenue dans ce paragraphe situé presque à la fin du livre : « Garder les choses séparées, distinctes, à part (hommes et femmes ; vie et mort, commencement et fin, le fond et la forme d'un texte, la vie et la fiction), les définir par leurs différences plutôt que par ce qu'elles ont en commun doit mener à la schizophrénie, à l'effondrement du cerveau qui essaie de maintenir ces distinctions. C'est en cela que réside l'échec de l'apartheid, et l'échec aussi, à mon avis, du structuralisme. Ce qu'on occulte, dit Jung quelque part, réapparaît pour prendre une terrible revanche. Et sûrement la plus terrible revanche prend place lorsqu'on refuse l'unité fluide des choses pour la remplacer par un isolement de principe2. »

Le tour de force d'A. Brink dans cette « histoire mosaïque » est de nous impliquer dans quatre récits qui se font écho et progressent pour aller vers une fin sans cesse remise en question.
Nous avons en effet quatre récits :
- L'histoire d'amour rédigée par Jane Fergusson. Très vite le lecteur découvre qu'il s'agit en fait de la mise en récit de son journal intime ; son contenu est identifié par une mise en italiques.
- Le récit de l'histoire d'amour entre Mélissa et Philip qui semble être l'axe central du roman.
- Le récit des événements antérieurs et consécutifs à l'état d'urgence instauré après les émeutes anti-apartheid des années 1980.
- La réflexion sur la théorie littéraire, réflexion élaborée à partir d'incursions dans des textes majeurs de Derrida, Barthes, Wittgenstein, Sartre, Jung…

Résumer l'histoire serait artificiel tant il est vrai que ce texte se construit et se déconstruit.
Et c'est dans ce travail sur la forme que réside tout le bonheur de la lecture d'États d'urgence.
Le lecteur est invité à participer à cet effort pour retrouver « l'unité fluide des choses ».
Mais aussi à jouir de l'audace d'un « narrateur-écrivain » qui ose défier ce principe qui veut que rien ne détermine plus une fin qu'un début3
Retenons l'ossature. Au début du roman, le « narrateur-écrivain » tente d'écrire une histoire d'amour toute simple, dans une Afrique du Sud déchirée, saccagée. Il veut échapper au diktat des agents littéraires qui réclament une dimension politique à toute œuvre écrite dans ce pays. Il reçoit de façon inattendue le manuscrit d'une jeune auteure, Jane Fergusson, qui raconte une histoire des plus conventionnelles entre une jeune femme et un homme d'âge mûr, aventure qui se termine par le suicide de l'héroïne. Il décide de transmettre ce manuscrit à des maisons d'édition. Reconnue pour la flamboyance de son style, cette première œuvre ne sera pas éditée car il y manque la violence des événements politiques.
Jane Fergusson se suicide également. Le refus de son manuscrit en est-il la cause ?
Cette mort va déclencher chez le narrateur-écrivain le besoin de connaître les limites de sa propre liberté à choisir la frontière entre « le texte » et « le monde4 ». À son tour, il va imaginer l'histoire d'un amour passionné entre Mélissa, jeune étudiante, et le professeur Philip Malan, dont elle est l'assistante. Philip Malan est marié depuis 15 ans et père de deux enfants.
Les amants sont témoins des manifestations anti-apartheid. La chronique des mouvements de libération de l'ANC et des répressions du gouvernement blanc de l'époque s'immisce dans l'évocation de leur quotidien. La question de l'engagement est alors posée. Mélissa et Philip ont-ils le droit et les moyens de vivre leur passion en vase clos ? Quel sens donner à ce désir d'échapper au monde ? Dans la rencontre amoureuse, quels liens entre le passé, le présent et le futur du couple ?
Toutes ces interrogations renvoient à la dimension historique des personnages de toute fiction et à l'inscription dans le temps et l'espace de tout être humain dans la vraie vie.
Dans ce roman, les notes de bas de page de l'auteur questionnent la théorie littéraire. André Brink analyse les alternatives à l'intérieur d'un texte et dans le cadre plus large d'une œuvre considérée comme un tout ; il met ainsi en lumière l'intra-textualité et l'intertextualité de ses écrits.
États d'urgence est une magnifique exploration de la fonction du langage en référence à Lacan cité dans le texte : « C'est le monde des mots qui crée le monde des choses5 ».

André Brink est décédé le 6 février 2015, il laisse une œuvre marquée par son combat contre l'apartheid ; proche d'Albert Camus, il fut aussi transformé par sa rencontre avec les textes d'Aimé Césaire.
Sa découverte de l'œuvre de Césaire remonte à ses années passées en France.Le Cahier d'un retour natal m'aida à comprendre mon besoin de rentrer au pays6. »
Une autre rencontre avec la Martinique fut déterminante dans sa vie.
« Pour moi, la Martinique fut d'abord, à une époque antédiluvienne, symbolisée par Mireille, de la rue Saint-Denis : Mireille au corps lisse d'ambre et de miel, à la crinière de jais, aux yeux sombres pailletés d'or, à la voix harmonieuse7. »
Mireille, rencontrée à Paris en mai 1968, et probablement évoquée dans États d'urgence sous le nom de Claire : « Et puis ce fut la fin. Je devais rentrer, retrouver ma vie. Être responsable, adulte, raisonnable.
- Je ne vois pas pourquoi, dit Mélissa, troublée. Si tu l'aimais tellement, si elle t'aimait, pourquoi ne pouviez-vous rester ensemble ?
- Ce n'était pas vraiment possible, Mélissa. Tout était contre nous.
- Non ! Non, si vous étiez amoureux.
- Claire venait de la Martinique.
- Et alors ?
- Est-ce que tu ne comprends pas ? Ici en Afrique du Sud, elle aurait été une personne de "couleur", il n'était pas possible de venir dans ce pays ensemble8

André Brink avait foi en la capacité de l'écriture à changer le monde ; il déclarait dans une interview donnée en 19999 :
« Je détiens aujourd'hui une preuve beaucoup plus importante du pouvoir de la littérature. Je fais référence à l'une des expériences les plus cruciales de toute mon existence. Cela s'est passé à la fin du mois de mars. Mandela m'a invité à prendre le thé avec lui et nous avons passé la matinée ensemble, en tête à tête, avec personne d'autre. Le président était dans un état d'esprit très bavard. Il n'a cessé de parler. Et puis, à un moment donné, il a mis sa main sur la mienne et il m'a dit : "Tu sais, je te lisais en prison et tes livres ont changé ma vision du monde.C'était pour moi la consécration suprême.Je pouvais mourir après cela, car qu'est-ce qu'on pouvait attendre de plus de la vie ? »

1 Athol Fugard, acteur, directeur de théâtre, dramaturge, écrivain, metteur en scène, producteur, réalisateur et scénariste sud-africain. 
2 États d'urgence , p. 319. 
3 Idem , p. 37.
4 Idem , p. 17.
5 Idem , p. 314.
6 Mes Bifurcations. Mémoires ,traduit de l'anglais par Bernard Turle, Actes Sud (coll. « Babel »), [2010] 2014.
7 http://www.martinique.franceantilles.fr/une/l-histoire-d-amour-entre-andre-brink-et-la-martinique-293194.php
8 États d'urgence , p. 191.
9 Voir http://www.humanite.fr/node/213738.

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